Les F1 modernes sont-elles plus faciles à piloter ?

Depuis plusieurs années, la question de la difficulté de la F1 moderne est récurrente.  Mais ces derniers mois, les discussions se sont amplifiées au point de voir une nouvelle réglementation arriver pour 2017. Voir des pilotes d’à peine 18 ans lutter contre des champions du monde expérimentés a renforcé l’idée que les F1 modernes sont trop faciles à piloter. Mais est-ce vraiment le cas ?

Cette question ne peut pas être conclue par un simple « oui » ou « non ».

 

1. La difficulté de conduite :

Martin Brundle, ancien pilote de F1 reconverti en commentateur depuis plus de 20 ans, est certainement une des personnes les mieux placées pour apporter un avis objectif. Il est une des seules personnes au monde à avoir eu la possibilité de piloter plus de 40 monoplaces de F1 sur circuit, allant de la Mercedes 196 de Fangio à la Mercedes W06 Hybride. Brundle insiste sur le fait qu’il faut considérer deux aspects :

« D’une part il y a l’aspect physique et d’autre part il y a la maîtrise de la voiture. »

Selon lui, les voitures les plus faciles à maîtriser étaient les monoplaces des années 2010 à 2013 avec échappement soufflés. En montant dans les RedBull motorisées par le V8 2.4 litres, il dira :

«   Ces voitures étaient collées au sol, même sous la pluie battante. Il était impossible d’appuyer assez fort sur l’accélérateur pour faire glisser la voiture ».

En revanche, après avoir testé les Mercedes de 2015 et 2016, il affirmera « Vous pouvez perdre la voiture à n’importe quel moment, dans n’importe quel virage, sec ou humide, à cause du couple phénoménal délivré par le turbo, ainsi que la puissance instantanée délivrée par les batteries et le turbo »

 

 
Le couple disponible sur les voitures modernes les rend instables en sortie de virage

« Ces voitures (2015-2016) sont plus faciles à piloter d’un point de vue physique, mais sont beaucoup plus difficiles à garder sur la piste. J’admire les pilotes qui arrivent à maîtriser ces voitures lors de restart ou dans des conditions humides. Lorsque j’ai piloté la Force India (2015) et la Mercedes (2016), je n’ai jamais réussi à savoir jusqu’à quel point je pouvais appuyer sur l’accélérateur. Il y avait beaucoup plus de puissance disponible que de grip mécanique. »

« Cette situation rend les voitures difficiles à maîtriser. Une voiture qui possède beaucoup plus de grip que de puissance disponible est beaucoup plus facile à piloter. »

 

2. Le challenge physique :

D’un point de vue physique, Brundle est très clair :

« J’ai roulé 100km dans la Force India (VJM08) sur une piste sèche en allant aussi vite que possible, et pourtant je n’ai eu aucune douleur à la nuque. J’ai 56 ans, je ne devrai pas être de capable de faire ça ! »

La difficulté physique en F1 a décliné sur ces 30 dernières années. Derek Warwick, maintenant Steward en F1, affirme que l’effort physique requis est la principale différence entre les voitures équipées de la direction assistée d’aujourd’hui et les monstres turbo des années 1980.

« Les voitures que je conduisais à l’époque étaient plus physiques. Vous étiez assis dans un missile de 1350cv dont vous ne pouviez pas changer les vitesses assez rapidement. J’ai toujours été l’un des gars les plus forts physiquement, et pourtant j’ai toujours pensé que ces voitures étaient difficiles à piloter. Difficiles à cause de l’appui généré, difficiles à cause des très nombreux changements de vitesses, difficiles à cause de l’absence de palettes au volant, et surtout difficiles parce que la puissance de la voiture était énorme. »

     
Renault à moteur turbo. Un monstre de puissance

« Est-ce qu’un pilote du type de Max Verstappen (un adolescent) aurait pu monter dans une des voitures de l’époque et piloter aussi vite ? Je pense que ça aurait été très difficile. »

 

3. Le challenge mental

Les pilotes de F1 doivent se concentrer un minimum sur leur pilotage direct pour pouvoir se concentrer sur la gestion de leur course et de leur voiture. Hors ces dernières années, la gestion de la voiture et des règles de course est devenue un des éléments les plus importants du pilotage. Les pilotes doivent faire des à chaque gros freinage, à chaque fois que la voiture évolue ou que les conditions de pistent changent.

Depuis quelques années, une nouvelle composante s’est ajoutée : contrôler la gestion du moteur, la recharge et décharge des batteries, la consommation de carburant, l’usure des composants…

Les réglages de freinage, différentiel, moteur, batterie…sont modifiés à chaque tour pour trouver plus de performance

Rob Smedley, chef de la performance pour Williams, affirme que les voitures modernes sont probablement plus faciles à conduire que par le passé, mais la maitrise de la gestion automobile est de plus en plus complexe.

« Ces unités de puissance sont extrêmement compliquées. Il suffit de regarder les caméras embarquées pour voir la quantité de messages que les pilotes reçoivent, la quantité de réglages qu’ils ont à faire et toutes les procédures dont ils doivent se souvenir. De ce point de vue, les voitures modernes sont probablement plus difficiles à conduire – mais les voitures étant plus facile à piloter physiquement, les pilotes peuvent le faire. »

 

4. Le challenge technique

Certaines personnes pensent que les pilotes ne devraient pas avoir autant de boutons sur leurs volants. Martin Brundle n’est pas de cet avis :

« Je pense que Senna et Schumacher auraient adoré les voitures actuelles parce qu’il y a un tel potentiel de réglage et une telle performance disponible sur le volant avec le réglage du différentiel, du freinage, de l’alimentation du moteur… Seuls les pilotes les plus intelligents savent obtenir tout le potentiel de ces voitures. »

 

Les volants modernes sont devenus une part très importante de la voiture :des dizaines de boutons sont actionnés à chaque GP

Valtteri Bottas, ancien pilote Williams, a eu l’occasion de comparer la FW08 de Keke Rosberg et la FW37 :

« Ces voitures sont très différentes. Certaines choses sont plus difficiles dans la voiture de 1982 comme le changement de vitesse, l’utilisation de l’embrayage, obtenir un freinage correct… Mais aujourd’hui, nous devons être multitâches afin de maximiser tous les outils que nous avons pour trouver les quelques fractions de seconde qui feront la différence. Je ne pense pas qu’il était plus difficile de faire un bon tour dans le passé. C’est au moins aussi difficile aujourd’hui de trouver les derniers centièmes de seconde ! »

Il est clair que les F1 modernes sont plus faciles à piloter d’un point de vue physique. Mais l’effort de concentration et de détail nécessaire pour atteindre cette performance est incomparable à ce qui se faisait sur les voitures du siècle dernier. Aujourd’hui un bon pilote est un pilote capable de libérer son esprit du pilotage pur afin de se concentrer sur les derniers petits réglages de sa monoplace.

C’est certainement pour cette raison que les jeunes pilotes n’ont aucun mal à s’adapter à la F1 moderne.